Nizar Dahmane, via un post LinkedIn, s’interrogeait sur l’usage surdéveloppé de l’EBITDA dans le monde du Private Equity au détriment de l’EBE. Nous avions répondu qu’il fallait en chercher la raison du côté de la séduction de tout ce qui est anglo-saxon… Ce qui nous avait d’ailleurs valu une réaction de l’auteur !
Cependant, la réalité est plus sérieuse. Bien que l’EBITDA et l’EBE soient tous deux des outils d’évaluation de la performance opérationnelle, il y a des nuances importantes qui peuvent changer complètement la perception d’une entreprise. Il est donc essentiel de comprendre non seulement ce qu’ils mesurent, mais aussi leurs limites respectives.
L’EBITDA : L’indicateur séduisant mais imparfait
L’EBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation, and Amortization) est souvent mis en avant pour sa capacité à uniformiser la comparaison entre entreprises, notamment à l’international. En excluant les charges financières, fiscales, et les amortissements, il offre une image « détourée » de la rentabilité opérationnelle, presque déconnectée des contraintes financières et comptables.
Pourquoi l’EBITDA séduit autant ?
- Facilité de comparaison : Il neutralise les différences de structures fiscales ou d’amortissements entre les pays.
- Attractivité pour les investisseurs : L’EBITDA offre un aperçu simplifié des cash-flows générés par l’activité.
- Indicateur de valorisation : Utilisé pour calculer des multiples comme l’EV/EBITDA, il est un outil prisé dans les fusions et acquisitions.
Les pièges de l’EBITDA
Mais derrière cette apparente simplicité se cachent des failles :
- La « rentabilité fictive » des dépenses capitalisées : Certaines entreprises, notamment dans la Tech ou l’industrie, gonflent leur EBITDA en capitalisant des coûts comme la R&D ou la production immobilisée. Ces ajustements embellissent l’indicateur tout en masquant des charges bien réelles.
- L’illusion de stabilité : En périodes de crise, l’EBITDA ne reflète ni les tensions sur le besoin en fonds de roulement (BFR), ni les charges financières, ce qui peut induire en erreur sur la résilience réelle de l’entreprise.
Comme le souligne Warren Buffett, « Ceux qui utilisent l’EBITDA cherchent soit à vous duper, soit à se duper eux-mêmes. »
L’EBITDA Cash : Une perspective orientée trésorerie
L’EBITDA Cash (ou Cash EBITDA) est une déclinaison pragmatique de l’EBITDA, qui affine l’analyse en se concentrant sur la trésorerie réellement générée par l’exploitation. Voici ses principales caractéristiques et avantages :
- Lien direct avec les flux de trésorerie : Contrairement à l’EBITDA classique, il exclut les éléments comptables non monétaires (produits différés, provisions, etc.), offrant une image fidèle des liquidités générées par l’activité.
- Mesure de la performance à court terme : L’EBITDA Cash est particulièrement utile pour évaluer la capacité de l’entreprise à couvrir ses besoins financiers immédiats, comme le remboursement des dettes ou le financement du BFR.
- Réduction des ajustements comptables : Cet indicateur filtre davantage les distorsions liées aux pratiques comptables ou à la capitalisation de certaines charges.
- Outil pour les investisseurs : Dans les secteurs où les flux de trésorerie sont critiques (comme le retail ou la logistique), l’EBITDA Cash aide à identifier les entreprises véritablement résilientes.
- Limites : Il reste influencé par la gestion à court terme du BFR ou des décisions ponctuelles qui peuvent masquer des problèmes structurels.
En somme, l’EBITDA Cash complète l’arsenal d’indicateurs financiers, apportant une vision centrée sur les liquidités disponibles, essentielle pour jauger la viabilité opérationnelle d’une entreprise. Cet indicateur est le plus apprécié des VCs et investisseurs en private equity.
L’EBE : Une approche plus « terre à terre »
De son côté, l’EBE (Excédent Brut d’Exploitation) est souvent considéré comme l’indicateur privilégié pour mesurer la performance opérationnelle « pure ». Contrairement à l’EBITDA, l’EBE se concentre sur les produits et charges réellement liés à l’exploitation, sans inclure les amortissements ou provisions.
Pourquoi l’EBE est-il plus « ancré » ?
- Lien avec la trésorerie : L’EBE se base uniquement sur les flux opérationnels effectifs, donnant une vision réaliste des ressources générées.
- Transparence : Il exclut les ajustements comptables comme les produits et charges exceptionnels.
- Adapté aux comparaisons internes : En suivant l’évolution de l’EBE année après année, les dirigeants peuvent évaluer la performance intrinsèque de leur activité.
Les limites de l’EBE :
L’EBE ne prend pas en compte les politiques d’investissement nécessaires pour maintenir ou développer l’activité. Et dans une optique internationale, il manque de standardisation, contrairement à l’EBITDA.
EBITDA vs EBE : Quand et comment les utiliser ?
- Pour les investisseurs internationaux : L’EBITDA reste un outil efficace pour comparer des entreprises de différents pays ou secteurs. Mais attention à ne pas se fier uniquement à cet indicateur.
- Pour les VC : L’EBITDA Cash est un indicateur familier et pertinent
- Pour les analyses internes ou locales : L’EBE est plus utile pour mesurer la rentabilité d’une entreprise dans son environnement immédiat, surtout dans des secteurs où les amortissements jouent un rôle secondaire.
- Pour une vision équilibrée : Utiliser conjointement l’EBE, l’EBITDA, et l’EBITDA Cash permet de mieux cerner la rentabilité réelle et la capacité de trésorerie d’une entreprise.
Une complémentarité essentielle
Choisir entre l’EBITDA, l’EBITDA Cash et l’EBE, c’est comme choisir entre une photo retouchée, une image brute et une perspective immédiate. L’un met en avant les forces, l’autre révèle la réalité, tandis que le troisième se concentre sur les flux disponibles. Pour une analyse financière robuste, il est impératif de comprendre ces indicateurs dans leur contexte et de ne pas s’arrêter à leur apparente simplicité
Alors, la prochaine fois que vous entendrez parler de ces indicateurs, rappelez-vous que chacun a son rôle… mais aussi ses limites. Et comme toujours en finance : creusez au-delà des chiffres pour dévoiler la vérité.
Et vous , quel indicateur privilégiez-vous dans vos analyses ?
Article écrit par Fodil Youcefi
Consultant Junior